Tribune Marianne : « Malgré les cris d’orfraie à droite et à l’extrême droite, ce budget n’est pas socialiste »

Après le rejet des motions de censure populistes, la loi de finances 2026 a été adoptée à l’issue d’un marathon inédit dans la Ve République. Partisans d’un régime parlementaire, les socialistes ont, au cours de cette épreuve, voulu faire vivre la démocratie représentative où, en l’absence de majorité absolue, la recherche de compromis est la pratique usuelle.

À l’heure du bilan, observons d’abord que l’austérité initialement programmée s’est largement diluée dans la Loi de financement de la sécurité sociale (LFSS), au point que l’Objectif national de dépenses d’assurance-maladie (ONDAM) augmentera de 3 % cette année. Cette évolution est inférieure d’un point à celle qui s’avérerait nécessaire, compte tenu de la dépendance vis-à-vis du système de santé de la population vieillissante, de l’augmentation du coût des techniques médicales et de l’étendue des déserts médicaux. Elle accroît tout de même sensiblement la part des dépenses médicales dans le PIB. La progression des prestations sociales, qui devait être gelée, reste indexée sur l’inflation, tandis que le périmètre du remboursement des soins médicaux est maintenu.

Enfin, le totem de la réforme des retraites est bel et bien tombé. Si, dans tout compromis, les mots sont choisis pour éviter d’humilier le camp concédant, la « suspension » obtenue par les socialistes équivaut politiquement à un « retrait » de la réforme. Quiconque aura la velléité, en 2027, de rouvrir le dossier de l’allongement de la vie au travail devra auparavant avoir reçu l’aval du suffrage universel et d’une majorité de Français échaudés de devoir toujours travailler plus pour gagner moins. Au lieu de se diviser, le camp du travail devrait enfoncer le clou de cette victoire collective, ainsi ressentie par les syndicats.

Dans la loi de finances, libéraux et conservateurs ne pouvaient alors que s’arc-bouter contre les réformes proposées par la gauche pour instaurer la justice fiscale, en invoquant la « stabilité fiscale », synonyme d’irréversibilité des cadeaux fiscaux offerts aux « premiers de cordée » depuis 2017. La taxe Zucman a donc été vouée aux gémonies. Un temps envisagé, le retour de l’ISF (impôt de solidarité sur la fortune), pourtant mité par une énorme niche préservant les « biens professionnels », a été écarté. Seules la surtaxe sur l’impôt sur les sociétés et la contribution exceptionnelle sur les hauts revenus restent en vigueur. La poursuite de la baisse des impôts de production est gelée. L’abattement de 10 % pour les retraités et l’indexation sur l’inflation du barème de l’impôt sur le revenu (IR) sont maintenus. Leur mise en cause aurait provoqué l’ire des retraités et des 200 000 ménages qui seraient devenus imposables à l’IR.

LA RÉFORME FISCALE, LA MÈRE DES BATAILLES

Côté dépenses, les hausses de la prime d’activité et des APL, le maintien (raboté) de MaPrimeRénov’ et les repas étudiants à 1 euro sont concédés par le Premier ministre de la main gauche, mais sa main droite supprimera, entre autres coupes, 4 000 postes dans l’Éducation nationale. Au bout du compte, dans l’hypothèse, optimiste, d’une croissance de 1 %, le déficit public serait de 5 % du PIB en 2026, au lieu des 4,7 % initialement projetés et qui auraient nécessité 20 milliards d’économies supplémentaires !

Malgré les cris d’orfraie poussés à la droite et l’extrême droite de l’hémicycle, ce budget n’est pas socialiste. Certes, la trajectoire retenue, passant par un déficit de 5 % du PIB en 2026, permet heureusement d’éviter cette compression de 20 milliards de dépenses essentielles, soutenant les revenus des plus démunis, ainsi qu’une croissance ralentie. Pour autant, parce qu’il ne s’attaque pas aux causes profondes de la montée du déficit structurel, ce budget ne permet pas de dégager les ressources permettant de financer un programme social-écologique.

Contrairement à une idée reçue, l’aggravation du déficit structurel ne résulte pas d’une dérive des dépenses, globalement contenues, mais d’une baisse des recettes fiscales induites par les baisses d’impôts octroyées depuis 2017. Leur coût représente, selon la Cour des comptes, un manque à gagner de 60 milliards d’euros par an pour les finances publiques, alors même que les engagements publics annuels nécessaires à moyen terme pour atteindre les objectifs des accords de Paris s’élèvent, selon France Stratégie, à 34 milliards d’euros par an. C’est pourquoi la réforme fiscale est la mère des batailles. Elle est fondamentale pour instaurer la justice fiscale face à l’explosion des inégalités de revenus et de patrimoines, inhérente à la financiarisation de l’économie. Elle s’impose pour dégager les ressources en faveur de l’action climatique et sociale.

Compte tenu de l’ampleur des investissements nécessaires pour affronter la nouvelle donne internationale, un gouvernement socialiste proposerait de plus à nos partenaires européens une réforme de la gouvernance économique de la zone euro, impliquant la BCE et libérant les marges de manœuvre nécessaires à la politique budgétaire de chaque État-membre. Il se prononcerait en faveur d’une redéfinition des règles de concurrence, permettant de planifier la relocalisation des chaînes de valeur sur le marché intérieur.

Il mettrait sur pied des coopérations renforcées en matière industrielle et militaire au sein de l’UE et proposerait à nos partenaires de remettre en question l’actuelle stratégie libre-échangiste, suicidaire en matière de souveraineté industrielle, sanitaire et agricole. L’éventualité qu’un tel agenda puisse voir le jour est évidemment tributaire des options politiques choisies dans chaque pays, dont le nôtre, pour qui le scrutin de 2027 s’avérera décisif. En attendant, les socialistes ont montré qu’en l’absence de majorité absolue, quelques pas en avant en faveur des salariés valent assurément mieux que mille gesticulations tribunitiennes.

Publié dans Marianne, le 3 février 2026